20
juin

Une entrevue avec Salma Ktat, la gagnante de l’édition 2016 de la Bourse IFD-PRI

Salma Ktat est la récipiendaire de l’édition 2016 de la Bourse IFD-PRI pour la meilleure recherche en investissement responsable. Son article – intitulé CSR Within Morally Objectionable Businesses: Can What’s Done Be Undone? (Responsabilité sociale des entreprises dans des activités moralement répréhensibles : peut-on défaire ce qui a été fait?) – démontre que les entreprises opérant dans des secteurs controversés connus par leurs effets néfastes sur les individus et la société tendent à s’engager dans des stratégies de responsabilité sociale des entreprises (RSE) afin de compenser pour leurs impacts négatifs et se présenter comme des acteurs socialement responsables.

La gagnante est maintenant docteur en sciences de la gestion, issue de l’Université des Antilles et de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable à l’ESG UQAM. Depuis peu, elle occupe le poste d’analyste en environnement chez Groupe investissement responsable à Montréal.

Elle nous a accordé une entrevue au moment où il ne reste que quelques jours pour le dépôt des candidatures pour la
5e édition de la Bourse IFD-PRI. La date limite est le 30 juin.

Tout savoir sur le processus d’inscription

Tu as gagné la Bourse IFD-PRI pour la meilleure recherche en investissement responsable pour l’année 2016. Peux-tu nous parler de ton intérêt pour l’investissement responsable?
Je commencerai en disant que j’ai fait en Tunisie une maîtrise en finance pure. Dans le cadre de ma recherche, j’ai commencé à étudier la question de l’expertise financière des membres des conseils d’administration des entreprises tunisiennes. Cette envie de savoir et de comprendre les mécanismes de gouvernance des entreprises m’intéressait beaucoup, compte tenu notamment de ma conviction que les organisations doivent avoir une certaine expertise financière afin de pouvoir assumer leur responsabilité économique envers la société et fournir un véhicule pour le développement et le changement suscité par la « Révolution de jasmin » en Tunisie. Malheureusement, j’ai été confrontée au manque de données sur le contexte des entreprises tunisiennes.

J’ai décidé d’immigrer au Canada, et depuis, ma sensibilité et ma curiosité non seulement au regard de la responsabilité économique mais aussi sociale et environnementale des organisations s’est trouvée accrue. C’est ainsi que j’ai développé une collaboration de thèse avec l’UQAM, plus précisément auprès de la professeure Bouchra M’Zali du Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale. Une revue extensive de la littérature sur la RSE m’a dévoilé que la majorité des études a exclu un certain nombre d’entreprises opérant dans des secteurs dits controversés. Je me suis interrogée. D’où venait cette exclusion? Cela démontrait-il que les entreprises des secteurs conventionnels offrent un meilleur retour sur l’investissement en étant socialement responsables? J’ai poussé ma recherche plus loin. La question qui suit a marqué le début de mon aventure avec l’investissement responsable : Si les « bonnes entreprises » peuvent exceller financièrement en suivant des stratégies en RSE (« Doing well by doing good »), et si les « mauvaises entreprises » peuvent exceller financièrement en améliorant leur image (« Doing well by looking good »), alors qu’en est-il pour les « pires » entreprises dont les principales activités sont susceptibles de générer des impacts sociaux, moraux, éthiques et environnementaux néfastes? Est-ce qu’elles s’engagent dans des stratégies RSE? Et si oui, est ce qu’elles bénéficient vraiment de leur engagement socialement responsable?

D’où est venue ton intention de participer au concours de la Bourse IFD-PRI, et de travailler sur ton sujet de recherche?
J’étais dans une situation atypique. J’étudiais à l’Université des Antilles en Martinique, en collaboration avec l’UQAM. Il n’y avait pas beaucoup de bourses disponibles. Avant, en Tunisie, j’en avais obtenu une pour une période de six mois, ce qui ne m’aurait pas permis de couvrir une thèse de trois ans. Je me suis donc tournée vers le Québec. Les conditions d’admissibilité à la Bourse IFD-PRI n’étaient pas très restrictives. Il fallait, entre autres, être affilié à une université d’ici et c’était mon cas. J’ai appliqué et j’ai gagné! Cela m’a rendue très heureuse.

Ton travail a été récompensé, car il contribue à faire avancer la recherche et la connaissance sur les critères ESG pour les praticiens du secteur de la finance. Peux-tu nous communiquer les faits saillants de tes résultats?
L’un des faits les plus saillants de ma recherche est que, malgré les stratégies d’exclusion des secteurs controversés, les entreprises de ces secteurs sont clairement conscientes des bienfaits d’entreprendre des initiatives de RSE pour signaler leur conformité avec les nouvelles normes sociales et éthiques.

Bien que ces entreprises produisent des biens ayant des effets néfastes sur l’individu et la société, ces produits présentent manifestement une certaine utilité d’autant que la fourniture de ces produits et services par des entreprises dans une économie de marché tend à entraîner moins de mauvaises conséquences comparativement à une situation où ces produits sont interdits ou non réglementés mais accessibles via le marché illégal.

Ainsi, j’ai proposé que la RSE doive jouer un rôle différent pour les entreprises de secteurs controversés. J’ai adopté la vision de Drucker (1974) qui, dans une vision éclairée de la RSE, a suggéré que la responsabilité sociale exige que les entreprises doivent aller au-delà des limites liées à leurs activités de base pour assumer la responsabilité de leurs impacts sociaux. Ce rôle visionnaire et prometteur de la RSE est bien approprié pour les secteurs controversés.
La RSE « comme d’habitude » (« CSR as usual ») ne peut probablement pas fournir une solution pour ces entreprises controversées, car elles sont clairement incapables de changer leurs produits. Par conséquent, tout en étant consciente des effets néfastes imposés par les entreprises de ces secteurs à leurs sociétés, j’ai montré que celles-ci pourraient toujours utiliser la RSE pour assumer la responsabilité de leurs impacts sociaux négatifs, réduire leur niveau de risque financier et se prémunir contre une dépréciation de la valeur en période de crise.

Beaucoup de spécialistes en éthique des affaires conçoivent que la violation des valeurs sociales et morales est déterminante du comportement d’une entreprise à l’égard de la RSE, et ils supposent que du moment que les impacts négatifs des entreprises de secteurs controversés sur la société ne peuvent jamais être corrigés, celles-ci ne peuvent pas être tenues socialement responsables. Cependant, mes résultats ont démontré que ces entreprises se comportent comme les entreprises des secteurs plus conventionnels et ont tendance à agir stratégiquement pour atténuer leurs impacts sociaux.

Toutefois, le manque d’intérêt à l’égard des activités de gouvernance révèle que ces entreprises ne sont vraisemblablement pas disposées à adopter de bonnes pratiques de gouvernance et à être plus transparentes sur leurs activités et leurs impacts. Ainsi, une piste de recherche future sera de trouver les explications qui sous-tendent le comportement de ces entreprises en matière de gouvernance.

Selon toi, quelles sont les opportunités pour de futurs travaux de recherche dans le domaine?
À travers ma recherche, j’ai eu l’opportunité d’étudier le comportement d’organisations sous plusieurs dimensions RSE, notamment la diversité, la gouvernance d’entreprise, la protection de l’environnement, des communautés locales, des droits de l’Homme dans une perspective critique et comparative entre les différents secteurs controversés tels l’alcool, le tabac et les armes connus par leur effets sur l’être humain, la création de dépendance, et l’atteinte aux droits de l’Homme. Fait intéressant, mes résultats montrent la négligence de certaines dimensions par ces entreprises qui reportent rarement leur performance en matière de gouvernance d’entreprise, de diversité et de respect des droits humains comparativement à l’intérêt démontré envers d’autres questions environnementales et politiques.

Ainsi, je pense que mes résultats constituent une incitation à mieux appréhender la nature de l’engagement RSE de ces secteurs, à comprendre ses avantages et ses limites, en particulier dans le contexte mondial actuel qui soulève la question à savoir comment la RSE pourrait nous aider à bâtir un monde meilleur au regard du développement durable.

Quelle est la portée ou l’impact d’avoir remporté la Bourse IFD-PRI?
C’est clair que le fait d’avoir remporté la Bourse IFD-PRI m’a aidée financièrement, et ce, dans un contexte où de telles bourses sont peu nombreuses. Aussi, c’était un avantage de mentionner ce prix sur mon résumé pour la recherche d’emploi, d’autant plus que j’ai aussi remporté le prestigieux prix de la recherche européenne « Finance et développement durable » pour une bourse de recherche par le Forum pour l’Investissement Responsable et Principles for Responsible Investment – FIR-PRI 2015 basé à Paris. Par ailleurs, j’ai gagné de la visibilité auprès des praticiens et des experts dans le domaine. Ce fut très précieux, un grand honneur, surtout pour une personne qui commence sa carrière.


Merci, Salma, de nous avoir parlé.